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Voir, c'est transformer (Page 2)
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L'état actuel de la société est le résultat de la volonté de chacun d'avoir toujours plus de plaisir, toujours plus de réussite et de reconnaissance. Tout désir d'être considéré par les autres est une agression, même chez celui qui a pris l'habit du prêtre ou du maître spirituel. Nous sommes tous remplis de désirs qui nous rendent dominateurs. Nous cherchons à cacher cette violence profondément ancrée dans nos cœurs en jouant une comédie hypocrite aux autres et à nous-mêmes, par besoin égotique de respectabilité.
Nous connaissons tous le jeu malhonnête des politiciens, qui consiste à promettre un paradis qui se transforme, au mieux en désillusion, au pire en enfer. Nous savons ce que valent leurs promesses, et cependant, nous choisissons toujours le plus rusé, le plus ambitieux, celui qui sait le mieux nous tromper pour parvenir à ses fins, celui qui est le plus habile à user de formules creuses qui répondent à un idéal collectif. Pourquoi ? Parce que nous sommes incapables de vivre sans idéal, sans la projection d'une réalité issue de l'accumulation de nos opinions.
Nous n'avons pas appris à vivre sans croyances, qui résultent toutes d'une peur, d'une soumission à une autorité. Nous ne savons pas simplement nous ajuster à ce que nous sommes, nous adapter au mouvement de la vie en nous. Nous préférons compter sur une autorité, politique, religieuse, spirituelle, qui va nous imposer de l'extérieur des règles de conduite, des méthodes de transformation, même si le prix à payer est la restriction de notre espace de liberté.
Nous est-il possible de vivre dans le moment présent, sans projection, de voir les faits tels qu'ils sont et non de considérer seulement l'idée que nous nous en faisons, de les regarder sans les condamner ou les justifier, sans essayer de trouver la théorie ou l'idéologie qui va les bannir ? C'est la première question à nous poser.
Dès que nous acceptons l'assujettissement à l'autorité d'un politicien, d'un sauveur, d'un dogme religieux, d'une idéologie politique, nous bataillons pour nous y conformer. Assoiffés de certitudes, rongés par notre besoin de sécurité, notre soumission crée un conflit en nous-mêmes, une séparation entre ce que nous voyons, vivons, et notre idée de ce qui devrait être, notre exigence de fabriquer une réalité autre que celle proposée par la vie. Cette contradiction vécue en permanence est source de violence intérieure.
Sommes-nous capables de voir que nous acceptons de vivre dans la soumission, dans le refoulement, enfermés dans un monde d'idées contradictoires, cherchant à façonner un idéal sans cesse mouvant ?
Nous voyons toutes les formes de violence à l'œuvre dans la société. Sommes-nous capables de les reconnaître en nous, dans nos croyances, nos désirs, nos inimitiés, nos jalousies, notre sexisme, notre mépris du faible, du pauvre, notre nationalisme, notre cupidité…
Si je me sens responsable de la violence du monde, il est important de prendre conscience de ce qui me sépare du reste de l'humanité.
La structure psychologique de la société est le reflet du rapport de chacun de nous aux autres, où prédominent les besoins d'attachement, de sécurité, de dépendance, de domination ou de soumission. Jamais nous ne remettons en question toutes ces formes de fuite de la réalité. En quête du bonheur, nous le cherchons dans des dépendances affectives, dans des soumissions à des maîtres qui nous imposent des règles de vie, dans des adhésions à des croyances religieuses ou à des idéologies politiques, dans des besoins de possession matérielle et de domination des autres. Toutes ces formes d'assujettissement mènent au conflit, à la violence, à l'exploitation mutuelle et à la souffrance. Pour éviter de souffrir, nous nous étourdissons de distractions, de travail acharné, ou alors nous recherchons le détachement, qui est encore une quête de plaisir, un refuge sécuritaire pour l'ego.
Une société où chacun de ses membres vit séparé, enfermé dans ses attentes égotiques, sans vrai contact avec les autres, est une société conflictuelle, uniquement fondée sur l'utilisation réciproque.
La vie n'existe que par la relation. Tout le vivant communique. L'histoire de ce monde est une histoire de relations que nous bâtissons ensemble, les uns avec les autres. Si nos rapports familiaux, amicaux, professionnels, ne sont que confusion, opposition, domination, comment s'étonner du chaos de ce monde ? Nous échafaudons de grandes théories pour sauver le monde du désastre, pour opérer une grande transformation des relations sociales, mais le vrai et profond changement se situe au plus prés de chacun de nous.
Quel est l'état de nos relations avec nos proches ? Est-il suffisamment tendre, doux, bienveillant ? Notre tête est remplie d'idéaux, de concepts à propos de solidarité, de justice, de progrès social, mais notre cœur est-il suffisamment rempli de beauté et d'amour ?
Le problème est que nous avons séparé l'intellect de notre sensibilité, notre capacité d'analyse de notre capacité de perception. En donnant la prééminence à nos facultés intellectuelles, à l'expression totalitaire des opinions sur tous les domaines de la vie, nous nous séparons de sa réalité, nous nous éloignons du vivant, de ce qui est d'instant en instant. Dans cette distance, se trouve notre incapacité à communiquer, à partager nos compréhensions et nos sentiments, à aimer sans désir de possession ou besoin de dépendance, à donner et à recevoir avec confiance. Dans cette distance, se trouve le malheur du monde.
Le vrai contact ne peut exister que lorsque l'esprit est silencieux.
Demandons-nous pourquoi l'esprit se charge autant de ce poids des opinions et des croyances qui empêchent de voir exactement ce qui est ? Toutes nos relations sont faussées par ce fardeau qui encombre notre espace intérieur. Il est nécessaire que nous regardions avec lucidité la cause essentielle de nos conflits personnels et mondiaux. Tant que nos esprits seront pleins de bavardages incessants, de désirs de profit et de domination, de ce flot de médiocrité et de vulgarité collectives, ils resteront confus.
Seul l'esprit silencieux peut permettre à ce qui, en nous, est immuable, paisible, de voir clairement. Les actions qui en découlent sont toujours justes, car libres de toute attente de satisfaction, de reconnaissance. Elles viennent spontanément d'un espace vide et non de l'activité d'une pensée surabondante. L'énergie de cet espace est celle de la source d'où tout émerge. Elle est observation silencieuse de ce qui se déroule, Présence au-delà du temps psychologique et de l'histoire des hommes. Elle est la Conscience, le Je Suis éternel, qui voit ce qui apparaît et disparaît, qui permet à l'existence de se révéler. Lorsque notre regard est celui de cette énergie-connaissance directe, en amont de la manifestation, il englobe tout : l'origine, le déroulement des phénomènes et leur retour à la source. L'observation a lieu sans celui qui se prend pour l'acteur avec ses opinions, ses jugements. La pensée et ses contradictions n'interviennent plus pour apporter toujours plus de confusion dans nos existences. La connaissance des faits est directe, la compréhension de chaque chose est immédiate et globale.
Il ne s'agit pas de ne plus penser, mais de réaliser le mécanisme des habitudes et des réactions de notre esprit, de le délivrer de tout ce conditionnement historique, culturel et social qui le rend incapable de pénétrer au cœur des choses sans rejeter ou approuver.
C'est une vision qui a lieu dans notre vie quotidienne. L'esprit, loin d'être en sommeil, est vif, clair, attentif. Il est l'instrument efficient qui permet à l'être pleinement conscient de se libérer, sans effort, de tous les conditionnements personnels et sociaux qui l'étouffent. Dans cette vision instantanée des choses telles qu'elles sont, sans surimposition de croyances et de certitudes, se trouve la liberté.
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